PASSAGES : ENTRE EXCEPTION ET REGLE

Secondes Rencontres internationales photographiques
de Timisoara



Le mot « passage », en français, a plusieurs sens :


1. Un passage est une rue étroite, en général couverte et bordée de boutiques, qui relie deux rues normales et permet donc de sortir des parcours ordinaires, des « sentiers battus ». Les passages sont en ce sens des lieux qui sortent de l’ordinaire, où l’on aime flâner, prendre son temps, où l’on ne fait pas que passer : des lieux essentiellement poétiques, qui ont quelque chose de secret et d’intime. En slovaque comme en tchèque et comme en roumain, le même mot désigne la même réalité, extrêmement présente à Prague comme à Paris ou à Lyon, plus rare à Bratislava ou
à Timisoara. Pour ceux qui découvrent l’une de ces villes ou, plus généralement, ceux qui aiment s’y promener, même les rues passantes peuvent se transformer en passages. Il existe un livre qui célèbre les passages : Le Paysan de Paris, d’Aragon, et Nadja comme Les Vases communicants sont les livres d’un poète qui prend un plaisir sans cesse renouvelé à errer dans les rues de Paris, en quête de « hasards objectifs ». Déjà Apollinaire (Le Promeneur des deux rives) et Léon-Paul Fargue (Le Piéton de Paris) étaient de tels promeneurs, ainsi que le sera aussi Walter Benjamin, philosophe-poète, qui offre à notre réflexion son plaisir à errer dans la pensée (Le Livre des passages).


2. Un passage est aussi une voie qui permet de franchir un obstacle, par exemple une rivière : un gué est un passage, ou un détroit, ou une ouverture dans la banquise (le Passage du Nord-Ouest). En ce sens les passages permettent d’atteindre un ailleurs, une autre rive, un « autre côté ». En ce sens ils jouent un rôle essentiel dans la poésie et l’art, qui visent toujours à atteindre et à permettre d’accéder à une réalité invisible, supérieure : un poète, un artiste au sens où les deux termes sont identifiés, est quelqu’un qui cherche et trouve de tels passages, qui font voir tout autrement le monde visible familier, et cela est particulièrement sensible dans cette forme d’art souvent poétique que peut
être la photographie.


3. Contre toute logique, le mot passage ne désigne pas l’activité des « passeurs » de marchandises prohibées, des contrebandiers, des « paseraci », et il ne désigne donc pas non plus l’activité de traducteur, qui relève souvent de ce genre de passage car ce qui en général, en dehors de l’appât du gain, incite à traduire un texte, c’est le désir d’introduire dans sa culture et sa langue maternelle des œuvres qui n’y ont absolument pas d’équivalent, d’importer des montagnes dans les plaines de la culture existante. Les traducteurs par choix sont des souris qui traînent des montagnes : ça change des montagnes qui accouchent de souris (on oublie trop souvent que, dans l’histoire des cultures, le rôle de ce genre de passeurs que sont les traducteurs est essentiel, et qu’ils font beaucoup plus que de proposer des équivalents d’œuvres étrangères, ils imposent des pensées et des manières de penser comme de jouer avec le langage avec lesquelles avant eux on ne comptait pas, puisqu’on ne savait pas qu’elles existaient, et qui vont constituer de nouvelles références : les traductions de grandes œuvres modifient les échelles de valeurs, amènent à considérer les valeurs tenues jusqu’alors pour absolues et supérieures comme relatives et inférieures, en même temps qu’elles font subir à leur langue une sorte d’examen de passage, pour voir si elle est capable d’accueillir des choses si sublimes).

4. De même, le mot passage ne désigne pas l’activité des « passeurs » que sont aussi en quelque sorte les organisateurs qui prennent l’initiative d’introduire dans une culture qui n’est pas nécessairement celle dans laquelle ils ont baigné des œuvres qui n’y ont absolument pas non plus d’équivalent, d’importer donc de même des montagnes dans les plaines de la culture existante. Ces « passeurs » activent toute une chaîne d’autres « passeurs » qui demeurent anonymes mais qui n’en sont pas moins actifs dans cette modalité du passage. Si modeste soit l’activité de ces derniers, elle n’en est pas moins nécessaire à la logistique qui ouvre le passage (on oublie aussi trop souvent que, dans l’histoire des cultures, le rôle de ce genre de passeurs est essentiel, et qu’ils font beaucoup plus que de donner à voir des œuvres étrangères, ils contribuent à imposer, de même que les traducteurs, des pensées et des manières de penser comme de jouer avec les signes et les formes qui n’avaient pas d’équivalents, et qui vont aussi constituer de nouvelles références.


5. Ces derniers passeurs ne sont souvent que « de passage ». Etre « de passage », c’est être là fugacement, de manière momentanée, éphémère, « passagère », ne « faire que passer », c’est-à-dire ne pas rester. En ce sens on parle d’« oiseau de passage », d’« amant de passage », de « passe » ou de « passade ».

6. Tous artistes, poètes, traducteurs, organisateurs et autres « passeurs » passent donc quelque chose, et ce quelque chose est une manière de témoin. Ils œuvrent au « passage de témoin », d’une culture à l’autre, d’un individu à l’autre. En donnant à lire et à voir, ils donnent à penser.


7. « Passage » est également lié, a contrario, à la notion et au terme d’« impasse ». Un passage ne peut pas, en principe, être une impasse, ni inversement une impasse un passage. Dans une impasse, on ne passe pas, on se retrouve comme au fond d’un sac, ce qui est désagréable, surtout si vous êtes poursuivi(e) par des malabars qui veulent vous faire goûter les joies problématiques du « passage à tabac », et c’est la raison pour laquelle on peut désigner également une impasse par l’expression poétique de « cul-de-sac ». Si « passage » et « impasse » s’excluent logiquement, le mot « impassage » ne devrait pas avoir de sens ni, donc, de raison d’exister, mais il est intéressant de remarquer qu’il convient parfaitement aux inventions humoristiques : l’humour est l’art de trouver des solutions quand il n’y en a pas, l’art des « slepè pasaze », des « impassages » [exemples : collage où l’on voit des hommes bien couverts sur une banquise contemplant les rondeurs d’une immense moitié de femme nue couchée sur le ventre – dans ce cas, on a même un cul de sac sans le sac ; situations catastrophiques auxquelles Anna et Bernhard Blume se confrontent ; tendresse et ironie dans la pr
ésentation des stéréotypes que nos congénères véhiculent par William Wegman et Martin Parr]. Selon la formule de Régis Durand citée par Florence Borel, « l’artiste persiste dans sa voie, car il lui semble possible d’y recueillir quelques images et quelques pensées auxquelles ne mène aucun autre chemin. »[1]


8. Enfin, « passage » peut se décomposer en « pas sage », et en effet les passeurs, les gens qui sont seulement de passage ou les passants dans les passages sont souvent tentés de céder à toutes sortes de folies.

Ces retours sur quelques sens du mot « passage » nous introduisent à repenser la diversité des événements de cette semaine, expositions, projections et conférences, comme nous venons déjà de l’évoquer précédemment.

SurExpositions 2006 ménage des passages, invite à des traversées pour se rendre d'un lieu à un autre, d'un bord à l'autre de l’acte photographique. Ainsi les visiteurs sont conviés à ces voyages qui leur permettront d’accompagner dans ces traversées les artistes dont les œuvres leur sont présentées. Ainsi, les visiteurs passeront d’un hommage rendu à Cartier-Bresson par quelques représentants de la jeune génération des photographes de Cluj, où la photographie nous donne à voir ses conventions techniques, ses conventions de composition et ses conventions iconographiques, à des expérimentations qui outrepassent d’une manière ou d’une autre ces conventions. Les visiteurs peuvent alors suivre ces passages d’un état à un autre, ces changements dans l’acte photographique. Passer quelque chose et aussi faire subir un certain traitement à l’objet concerné, ici l’image photographique et ses sujets. SurExpositions 2006 propose une interrogation de ce passage de témoin entre les conventions et le traitement que l’exception projette.

Les visiteurs sont invités s’immiscer dans cet entre-deux d’un mouvement suspendu que sont les passages qui leur sont proposés : « Les mouvements n'existent jamais tout à fait, ce sont des passages, des intermédiaires entre deux existences. »[2]

S’il est mouvement suspendu, le passage n’en est donc pas moins transition. SurExpositions 2006 ouvre à l’exploration de quelques unes de ces transitions par la présentation d’une sélection d’artiste qui leur font découvrir quelques uns des passages qu’ils ont ouverts. Et pour éclairer les territoires que ces artistes explorent, des conférenciers ont analysé quelques aspects de ces passages.

Le fait de passer suppose une traversée, celle d’un lieu, celle d’un moment. Le passage peut être autorisé ou même être grevé d’une servitude qui en fait un passage obligé, nécessaire. Dans ce dernier cas, il comporte un caractère contradictoire car nul ne peut éviter de l’utiliser bien qu’il soit difficile d’y passer.

Et si le passage est frappé d’interdit, comment échapper à cet interdit ? Comment ménager une ouverture ? Il n’y a d’autre choix que de braver l’interdit, que de le transgresser.

Usuellement, transgresser est passer outre, passer par-dessus un ordre, une obligation, une loi… C’est donc aller au delà des limites permises, passer, franchir les bornes, et ainsi contrevenir à ce qui est prescrit par les usages, par la morale, par les codes, par la loi, c’est donc désobéir à ces prescriptions, voire les violer. Sont transgressés des ordres, des règles, etc.

L’acception géologique de la transgression nous est également précieuse puisqu’elle est métaphoriquement proche de ce que nous voulons donner à voir, à savoir que la transgression s’accorde là avec l’évolution, tout comme ce qui peut être le motif de l’activité créatrice : « Presque tous les poètes ont fait des vers admirables en transgressant les règles (…) »[3]

Les conséquences de cette évolution peuvent être peu sensibles comme elles peuvent être considérables à plus ou moins long terme. La transgression n’est donc jamais innocente même lorsqu’elle s’exerce à la marge : « […] un acte est tabou, qu'on ne peut accomplir sans porter atteinte à cette ordonnance universelle qui est à la fois celle de la nature et de la société. Chaque transgression dérange l'ordonnance tout entière […] »[4]

Mais aucune ordonnance, en particulier sociale, n’est si absolue, si sacrée qu’elle ne puisse être transgressée. Les effets de la transgression sont pourtant loin d’être tous catastrophiques, contrairement à ce que les prescriptions nous contraignent à croire. L’ordonnance n’est pas toujours universelle.

Si tel était le cas, il n’y aurait plus ni évolution, ni créations !

La scène de l’art, la scène de la photographie en particulier, demeure un terrain d’expérimentations où est renouvelée la perception. La transgression est donc envisagée comme destruction créative, comme lors de la période de crise qui a ouvert à la modernité, où les formes sont déconstruites, voire défigurées ou subverties, développées souvent dans l’espace par répétition ou expansion. Les formes sont parfois combinées, précaires ou hybrides et se développent dynamiquement.

Les corps, reflets de l’instabilité du monde, n’ont pas fini d’être désenchantés. Les figures sont défigurées, souvent avec violence, elle sont rendues chaotiques et nous manifestent ainsi l’état du monde, la monstruosité d’un réel prétendu transparent, où les différentes sphères – intérieur et extérieur, intime et social – seraient disloquées, déstabilisant les relations conventionnelles de l’homme au monde. L’artiste met souvent, dans ce traitement du corps, le spectateur en situation de voyeur contemplant le monde, certes avec effroi mais aussi avec fascination.

Ces transgressions ont souvent pour corollaire une esthétique de la violence. Les formes peuvent être alors morcelées, éclatées ou dispersées, voire déstructurées.

Les procédures des transgressions sont donc multiples. Elles permettent de sonder les limites de la création, de remettre en cause le caractère sacré de l’art.

Les Secondes Rencontres photographiques internationales de Timisoara ont par conséquent pour objet d’explorer l’évolution en cours, les mutations de diverses ordonnances que nous donnent à voir les photographes que nous avons invités, Cosmin BUMBUT, Beatrice MINDA, Hervé RABOT, Eli LOTAR, Denis PROTEOR, Boris MIKHAILOV, Stéphane DIREMSZIAN, Michal MACKU, Tom DRAHOS, Samer MODHAD, Evgen BAVCAR, Ariane LOPEZ-HUICI, Xavier LUCCHESI, Tamami MINAGAWA, Daphné LE SERGENT, Florence BOREL, la sélection de l’Agence France Presse de Bucarest et, en contrepoint l’hommage rendu à Henri CARTIER-BRESSON par Adrian CHIRA, Alina BONDREA, Andrei BUDESCU, Lorand VAKARCS, Radu CHINDRIS, soit qu’ils en fassent le constat, soit qu’ils y contribuent par leur investissement de créateurs. Les conférenciers invités, Emmanuel BRASSAT, Daniela GOELLER, Daphné LE SERGENT, Jean-Louis POITEVIN, et Florence BOREL nous ont donné quelques uns des motifs et quelques unes des clefs de celle évolution lors des journées d’ouverture de ces Secondes Rencontres. A ces propositions théoriques ont répondu Ciprian VALCAN, Ioseph KIRALY, Calin STEGEREAN, Marcel TOLCEA et Lucian IONICA.

Que tous en soient ici remerciés chaleureusement au nom des organisateurs.



1. Régis DURAND, Le Regard pensif. Lieux et objets de la photographie, Paris, La Différence, 1988, p. 216.
2. Jean-Paul SARTRE, in G. L. L. F.
3. Louis ARAGON, Les Yeux d'Elsa, Préface, p. XVII.
4Roger CAILLOIS, l'Homme et le Sacré, i, p. 24.

 
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